Contre la dictature de l’émotionnel

Je suis parisienne.

Je suis parisienne et j’écris ces mots environ une semaine après les attentats qui ont endeuillé ma ville, le 13 novembre 2015, alors ils sont tout sauf neutres.
Déjà, j’ai écrit « ma » ville, alors que je n’ai jamais vécu cette ville comme la mienne, bien que cela fasse plus de dix ans, mais toujours comme un lieu de passage, de transition, d’obligation. J’ai failli remplacer ça par « la ville où je vis », mais cela ne sonnait pas pareil. Quelque part, dans la douleur, c’est devenu ma ville, au moins pour le temps du deuil. Parce que ce sont « mes » proches qui sont touchés.

J’ai passé environ une journée à recevoir des messages d’amis me demandant si j’étais en vie et si l’un de mes proches était touché ou non, et à en envoyer (un peu moins, parce que quelque part, écrire ça, c’était admettre que c’était réel et que cela pouvait me toucher, ce que les heures passées cloîtrée chez moi dans une fascination atterrée sur les sites d’information ne suffisaient pas à faire). J’ai passé une semaine à poser ces questions aux gens qui m’entouraient, et à entendre trop souvent « je connaissais telle personne tuée ou blessée / j’allais là-bas / j’habite à côté / il s’en est fallu de dix minutes ». Ma propre meilleure amie n’est pas passée bien loin et quand j’y repense, je me dis qu’heureusement que je n’en ai pris pleinement conscience que le lendemain, alors que je savais qu’elle était saine et sauve.

Voilà. L’émotionnel, cette semaine, c’était partout. Ça l’est encore. Et pour tout vous dire, pour moi, c’était même double ration, parce qu’il y a de gros soucis familiaux qui s’y ajoutaient de nouveau depuis la semaine précédente.

Oui, mais quand même. L’émotionnel, ça me connaît, je suis INFJ, j’ai Fe en seconde fonction, d’ailleurs dans les moments comme ça, je suis un peu submergée. Du coup, justement dans les moments comme ça, j’aime bien aussi arriver à accéder à ma fonction de raisonnement introvertie, ma Ti, pour démêler un peu tout ça. C’est le moment où ça se passe bien entre elle et moi, le mode Ti apaisée.

Cette semaine, j’ai constaté quelque chose qui m’a vraiment posé un problème, comme à chaque fois qu’un événement de grande ampleur déclenche une réponse émotionnelle massive.
Chacun attend des autres qu’ils réagissent comme lui, ou elle.

J’ai parlé avec une amie ENFJ, elle a pleuré tout le we dernier, on lui a dit « trop émotive ».
J’ai discuté avec une amie INTJ, elle a avancé des arguments rationnels contre la prolongation de l’état d’urgence et les mesures anticonstitutionnelles, et on lui a dit « où est ton empathie pour les victimes ? »

Ce sont de beaux exemples parce qu’ils sont « typiques » de leurs types, ils sont « textbook » comme diraient les anglo-saxons, de vrais exemples de manuels.
Oui, nous sommes tous différents. Oui, nous allons tous réagir de manière différente, parce que nous sommes tous différents. Et oui, nous avons besoin de toutes ces réponses différentes, ensemble.
Nous avons besoin de pleurer et de nous avons besoin de raisonner. Certains ont besoin d’aller se recueillir sur les lieux du drame, d’autres non. Certains ont peur de sortir de chez eux, d’autres non. Qui sommes-nous pour juger les besoins des autres, les réponses émotionnelles ou rationnelles des autres, dont nous ne connaissons souvent pas le passé, voire même pas le présent, pour comprendre d’où vient leur réponse ?

J’écrivais à mon amie INTJ une chose en laquelle je crois profondément : « Le problème, c’est que la part d’enfant dans chaque adulte est bien plus importante qu’on ne veut l’admettre, et que dans ces moments, c’est souvent l’enfant qui ressort. Mais beaucoup ne veulent pas voir ça en face, du coup, ils prétendent communiquer en tant qu’adultes, alors que ce n’est pas ce qu’ils font !

C’est pour ça que je trouve important d’écrire « eh bien, moi, j’ai peur ». Voilà, l’enfant en moi à peur, je le reconnais et à partir de là, je peux agir sur d’autres bases. Et d’autres adultes peuvent avoir moins de difficulté à verbaliser leur propre peur car ils se sentent moins isolés. Mais ça, c’est moi ! »

Nous avons besoin d’honnêteté. Nous avons besoin d’amour, de fraternité, d’écoute. En cherchant à imposer une réaction « standardisée », nous cherchons faussement à nous rassurer, à nous regrouper dans une indignation commune. Mais c’est un leurre ! Nous sommes tous différents, nous n’aurons jamais tous la même réaction ! Et c’est notre force ! Le propre des dictatures, du terrorisme, c’est d’imposer le même diktat, les mêmes réactions à tout le monde !
Acceptons la réaction de chacun, cherchons à la comprendre, à accroître un tout petit peu notre compréhension du monde et des autres… à faire que la communauté humaine soit encore un petit peu plus humaine. Utilisons l’émotion à bon escient, et n’oublions pas la raison car elle nous protège contre les dérives de l’émotionnel.

Un ami bouddhiste m’a dit un jour que l’idéal à viser était d’allier « la sagesse et la compassion », car la sagesse seule serait trop détachée et la compassion seule me ferait faire des erreurs. Selon les principes du MBTI, nous avons tous en nous les fonctions de raisonnement, « Thinking », et celles de ressenti, « Feeling ». A nous de les utiliser pour nous rejoindre et non pour nous diviser…

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3 commentaires pour Contre la dictature de l’émotionnel

  1. chamaletcyril dit :

    Cette fois, j’ai « débranché » avec le monde extérieur (contrairement à janvier 2015), j’ai laissé tombé T et F et je me suis consacré sur la fonction inférieur Se, et j’ai continué de vivre comme un enfant en m’émerveillant de chaque instant de vie 😉

  2. jpdu dit :

    D’habitude, j’ai tendance à analyser et à décortiquer les événements du monde pour les confronter aux modèles explicatifs auquel je crois, pour voir si ce qui vient de se passer « cadre » bien avec mon modèle de compréhension du monde, si les faits nouveaux imposent une révision du modèle ou pas, et si l’idée que je me fait du futur s’en voit modifiée … Ou pas.
    A l’époque de Charlie, j’avais ressenti le « je suis Charlie » compréhensible, bien intentionné, mais avec un petit arrière gout d’injonction totalitaire…
    Mais cette fois ci, j’ai fait comme « chamaletcyril », je me suis mis en mode fonction inférieure Fe, j’ai compati, j’ai partagé la douleur des autres, j’ai écouté les témoignages des secouristes plutôt que les analyses des éditorialistes, j’ai appelé mes amis parisien pour voir si ils allaient bien (un de mes potes a failli aller à ce concert), et j’en ai profité pour leur dire que je les aimais …
    Effectivement, nous ne sommes pas obligés de répondre au totalitarisme par le totalitarisme, même si l’état d’urgence ça parait bigrement efficace (mais ça a ses limites). Et répondre à l’unanimité de ceux qui nous attaquent par la diversité de nos réactions est un bon principe. Et on peut tous être d’accord sur le fait que nous, nous sommes divers.
    Et sur le bouddhisme (ou du moins sur la pensée orientale) Jung s’en est largement inspiré dans sa conception de la psychologie. Sur l’équilibre entre toutes les fonctions qui nous composent, et le fait de ramener nos fonctions de l’ombre, de l’inconscient, vers le conscient, vers la lumière… et de devenir un être pleinement conscient, complet, tout un programme ! 😉

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