La force des Discrets, Le pouvoir des introvertis dans un monde trop bavard, de Susan Cain

J’ai abordé le MBTI d’une manière qui n’a rien à voir avec mes pratiques habituelles : en lisant tout ce que je pouvais trouver sur internet plutôt que d’ouvrir un livre. Par flemme, sans doute, d’autant que l’information était si facile à trouver, de clic en clic, au prix de quelques pertes de temps et de lectures d’un intérêt parfois douteux.
Mais bon. J’y ai appris beaucoup quand même.

De clic en clic, je suis passée du MBTI à d’autres notions comme celles des introvertis défendus par Susan Cain, dont j’ai écouté et beaucoup apprécié la TED talk (disponible ici, il suffit de paramétrer les sous-titres français) ou des HSP / hypersensibles révélés par Elaine Aron (Deux femmes. Tiens, tiens…).

Suite à un conseil récurrent et au fait qu’il m’ait soudain été facilement accessible, je me suis lancée dans la lecture du fameux « Quiet » de Susan Cain, affreusement traduit par « La force des discrets ». Le titre était sans doute relativement intraduisible, mais ce choix gnangnan me paraît déplorable et contre-productif, alors qu’il s’agit de réhabiliter la cause des introvertis. Bref.

J’ai d’abord été déçue. Le livre se lit extrêmement bien, mais bon, il commence par « l’idéal extraverti », ça va, je connais par cœur, c’est le monde dans lequel nous vivons, même si le livre est écrit par une américaine et que la situation est probablement pire là-bas. Heureusement, je me suis accrochée. La force de Cain, c’est d’avoir fait beaucoup de recherches et de les amener sous forme de petits récits personnalisés (à l’américaine ? Le fait est que je le fais beaucoup ici, peut-être influencée par mes lectures…) et surtout de faire du lien entre les concepts : elle ne s’intéresse pas qu’à un facteur explicatif. Elle prend en compte la complexité de l’être humain, croise les approches… et milite pour la complémentarité des types introvertis et extravertis !

Le chapitre 3, sur les conditions de la créativité m’a d’autant plus intéressée qu’il démontre une chose dont je suis convaincue, le fait que le travail en openspace est une aberration contre-productive. J’ai beaucoup aimé aussi l’idée des « enfants orchidée » (p. 143), pour désigner des enfants initialement fragiles mais qui peuvent très bien s’épanouir lorsqu’ils sont dans de bonnes conditions.

J’ai parlé plus haut d’Elaine Aron, Cain dédie presque un chapitre à ses recherches (chap. 6), et il est vraiment intéressant de voir les divers concepts qui s’entrecroisent sur le web réunis dans un système (oui, je l’ai dit !). Évidemment, je ne suis pas allée lire la littérature scientifique sur ces sujets, mais le résultat paraît crédible, notamment en ce qui concerne l’existence d’aspects corporels, physiologiques, qui jouent un rôle dans l’introversion et la sensibilité aux stimuli extérieurs. L’approche des neuro-sciences me paraît d’une grande richesse, d’autant que la séparation que l’on tend à faire entre corps et esprit en Occident me paraît de plus en plus artificielle avec chaque jour qui passe. Il n’en reste pas moins que c’est encore une terra incognita a bien des égards.

De manière générale, le livre est rempli de petites phrases qui font mouches. Par exemple, on me reproche parfois de ne pas être assez positive, parce que quand je me lance dans un projet, j’ai tendance à examiner très sérieusement les obstacles à celui-ci. Certains de mes amis semblent convaincus qu’il faut « y croire à fond » sinon ça ne « marchera pas », et pensent que cette focalisation sur les obstacles va me jouer des tours. Or, cette méthode prudente est celle que j’utilise depuis toujours, et elle ne m’a pas empêchée de réaliser ce qui me tenait à cœur. Et qu’est-ce que je lis page 208 ? « Les introvertis, au contraire, sont programmés pour minimiser l’appel de la récompense […] et passer en revue les problèmes potentiels ».

Le chapitre 8 m’a aussi interpellée parce que Cain y examine en détail un autre modèle culturel, le modèle asiatique. Or, il se trouve – et cela n’échappera pas à ceux qui ont prêté attention à mon avatar ou à mes références régulières au bouddhisme, qu’il me fascine depuis longtemps. Et ce n’est qu’en lisant ce chapitre que j’ai pris conscience que plusieurs de mes amis proches introvertis s’y intéressaient aussi à des titres divers, et qu’il y avait peut-être là un lien de cause à effet !
« Le pouvoir par la douceur, c’est la persévérance tranquille » p. 244.

Les derniers chapitres sont certainement les plus passionnants, notamment quand ils portent sur la question de se faire passer pour un extraverti : quand le faire et pourquoi ? Je trouve particulièrement importante l’idée que l’on peut apparaître extraverti sans forcer sa nature si l’on est porté par l’importance de l’idée que l’on cherche à faire passer (je pense ici à des amis INFP qui pourraient être prompts à me dire qu’alors ils « joueraient un rôle » et que cela ne serait pas « authentique »). Les conseils que donne Cain pour identifier ce qui nous tient vraiment à cœur, je les ai lu sous des formes diverses chez d’autres personnes, je les ai parfois moi-même donnés parce que ce sont ceux qui m’ont aidé à retrouver mon équilibre en plein burn-out : qu’est-ce que vous aimiez enfant ? qu’est-ce que vous faites spontanément ? qui enviez-vous ?
L’idée d’ « espaces de reconstitution » de Brian Little, soit de créer des situations qui nous permettent de récupérer correspond à une réalité vécue pour de nombreux introvertis, mais que je n’avais jamais conceptualisée (p. 268). De même la notion d’ « accord sur le caractère variable » p. 271 (je vais contre ma nature dans des circonstances bien précises, à petite dose, pour un projet qui me tiens à cœur), me paraît extrêmement féconde.

J’ai vraiment aimé aussi la discussion sur les relations entre types différents, notamment dans le domaine amoureux, et sur l’éducation des enfants introvertis :
« l’estime de soi vient de la compétence, et non l’inverse », p. 316.

Il est possible que cet article vous donne l’impression que vous n’avez pas besoin de lire ce livre, puisque d’une certaine manière, il vous en donne les grandes lignes… c’est une impression que j’ai souvent sur internet, accrue par la conviction que les auteurs/éditeurs dans le secteur du « développement personnel » ont un talent particulier pour vendre de l’enrobage autour de trois bonnes idées qui tiendraient sur une demi-page. Comme je n’aime pas être prise pour une idiote, je ne mords donc pas à l’hameçon (au risque de rater des choses…), mais dans le cas présent, je vous conseille de lire ce livre, non seulement parce qu’il contient beaucoup plus que ce que je viens de relater, mais surtout pour une raison toute simple : vous allez passer 339 pages, et le nombre d’heures qui va avec, sur le thème de l’introversion. Vous avez peut-être l’impression que c’est une évidence pour vous. S’en est une pour moi. Croyez-moi malgré tout : il y a quelque chose de profondément stabilisant à lire pendant 339 pages que cette introversion est normale, voire même positive, et que vous avez le droit légitime de la faire respecter.

Dans mon cas, cela ne fait que quelques années (quatre environ), que je peux mettre un nom sur ce qui n’était qu’une tendance, une envie honteuse, un quasi-dysfonctionnement social. J’aurai sans doute besoin de bien plus que 339 pages pour intégrer pleinement cette dimension dans ma vie, mais c’est un bon début.

« Le secret de la vie consiste à se placer dans la bonne lumière. Pour certains ce sont les projecteurs d’Hollywood, pour d’autres le halo ouaté d’une lampe de bureau », p. 324.

http://www.editions-jclattes.fr/la-force-des-discrets-9782709642514

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3 commentaires pour La force des Discrets, Le pouvoir des introvertis dans un monde trop bavard, de Susan Cain

  1. jpdu dit :

    Merci pour ce partage ! Bien lu ton article et vu tes liens…
    Bien sûr en ce qui me concerne elle prêche à un convaincu, même chose pour toi j’imagine…
    J’ai vécu exactement l’anecdote de l’auteur en colonie (moi chez mon correspondant Irlandais, au collège)… A Dublin dans ma famille d’accueil je lisais toute la journée, et il a fallu que l’on me tire réellement de mon introversion naturelle pour ne pas passer pour un asociale limite psychopathe.
    En même temps c’est normal de s’extravertir en colonie où à l’étranger si le but est d’expérimenter la vie de groupe ou d’appendre une langue étrangère …!
    Ce qui n’est pas normal c’est que cet effort soit rarement demandé aux extravertis. A un enfant qui reste souvent à lire dans se chambre, on va dire, sort un peu, tu n’as donc pas de copains, en gros les injonctions à l’extraversion sont pressants. On s’inquiète, on craint un enfermement sur soit, on subodore un problème quelconque.
    Un enfant en perpétuelle interaction avec les autres, toujours à s’exprimer, à interagir, ne sera pas poussé à s’introvertir (bon, sauf s’il bavarde en classe !)… Il sera au contraire catalogué comme « épanoui », « bien dans sa peau »… Alors que l’enseignement d’un certain niveau d’introversion serait bien utile à un tel enfant… L’introversion apporte du recul sur soi, des ressources pour rebondir dans les moments difficiles… Allez, enfermons un peu les enfants bavards dans leur chambres avec des bouquins 😉
    Sur les explications, j’y avais déjà pensé… Effectivement je pense qu’un monde bondé, à 7 milliards d’êtres humains favorise forcément des valeurs extraverties vs un monde à quelques millions d’Hommes il y a 10 000 ans… Il y avait plus de déserts, plus de petits groupes humains, l’homme silencieux face à l’immensité de la nature…

  2. Ivylily dit :

    J’ai aussi vu la conférence Ted de Susan Cain il y a de ça un moment : très intéressant.
    Je n’ai pas lu le livre mais ça pourrait être une bonne chose.
    Et alors le livre d’Elain Aaron, bon sang …c’est vraiment un super livre…
    Ça devrait être la bible des HPS . Le seul truc qui cloche et qui pourrait dissuader les gens de l’acheter c’est le titre traduit en français : « Ces gens qui ont peur d’avoir peur ».
    On sent bien qu’on est en France quand on voit ça … Il y a un réel souci culturel avec ça je trouve…C’est vraiment dommage…
    En tous cas j’ai été touchée par la bienveillance qu’on ressent chez ces 2 femmes au delà de leurs travaux…

  3. tyayana dit :

    Jp : je suis complètement d’accord avec la question de l’éducation des enfants extravertis ! pour l’anecdote, quand ma classe est partie voir nos correspondants en CM2, je me souviens de deux profs passant à côté de moi dans le train, qui était tranquillement en train de lire pendant que les autres faisaient n’importe quoi derrière, et disant « si seulement ils étaient tous comme ça…. »
    Ivylily, merci pour la recommandation du livre d’Aron. Je vais essayer de mettre la main dessus !
    J’ai récemment, sur les recommandations d’un autre INFJ, vu la TED talk de Brene Brown sur la vulnérabilité, très bien et bienveillant aussi… c’est agréable, quand même… 😉

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