My Lady

Je vais assez rarement au cinéma. J’y vais quand on cherche une sortie à faire avec des amis, à un moment où je suis inhabituellement disponible, ou si un film m’intéresse vraiment. Je projette souvent d’y aller, mais finalement, je préfère aller au parc ou me poser chez moi.
Il y a quelques exceptions. C’est souvent l’affiche qui m’interpelle. Une belle femme digne sur une affiche sobre. Tiens. Élégante. C’est Emma Thompson, je vais aller regarder la bande-annonce. J’aime beaucoup Emma Thompson. J’ai beaucoup de respect pour cette actrice, pour l’intelligence et la retenue de son jeu, pour sa classe naturelle (?), pour sa capacité à laisser transparaître une émotion d’un geste à peine ébauché, pour sa manière de montrer la souffrance de son personnage à travers un regard, un tressaillement du visage. Elle me rappelle Katharine Hepburn, une de mes actrices préférée, en cela.

La bande annonce confirme : une femme forte et belle, seule dans une position de pouvoir, un dilemme éthique, des considérations sur la place des croyances dans le monde séculier. J’y suis allée.

Si vous avez l’intention de le voir et que vous n’aimez pas les spoilers, arrêtez-vous là…
Mon intuition et ma réflexion introverties (Ni et Ti pour les intimes) tournent à plein régime pour essayer de démêler ce que j’ai vu, alors il y en aura sans aucun doute (edit : j’ai essayé de rester allusive, mais il y en a !).

……

Comme je le disais, c’est le genre de film qui appelle l’intuition introvertie (Ni). Peu de choses y sont explicitées, on voit les personnages interagir, se mettre en présence les uns des autres, souvent échouer à se « rencontrer » vraiment.
A chacun d’interpréter les non-dits selon ses propres projections.

Plus que le couple – même si Stanley Tucci m’a beaucoup touchée en mari cherchant sans succès à communiquer avec sa femme – c’est elle que l’on voit d’emblée. Sans cesse sollicitée par le monde et le portant donc sur ses épaules, murée dans son silence dès qu’il s’agit d’exprimer ses sentiments. Dès qu’elle pourrait être amenée à sortir de sa position de juge. Même en privé, elle n’échange pas, elle rend un verdict. Confrontée à une situation qu’elle ne maîtrise pas sur le plan personnel, elle renforce encore cette tendance sur le plan professionnel.
Mais il y a la musique. Toutes ses émotions passent par la musique, ce qui la rend attachante, et éclaire le rôle du piano, offert par son mari, au sein du couple. Il y a de la leçon de piano dans tout cela…

Et puis il y a le cas de cet adolescent, ce presque adulte, qui refuse la transfusion sanguine qui le sauverait pour raisons religieuses. Ceux qui comme moi ne sont pas familiers avec les pratiques du droit anglais ne peuvent que le pressentir à travers quelques échos, jusqu’à un tournant du film qui le confirme : elle sort du cadre pour lui. Décide d’aller lui parler directement.
Pourquoi ?
Parce que cette pulsion de mort plus ou moins consciente, elle se débat elle-même avec ? Parce qu’elle a besoin de retrouver du sens alors qu’une partie de sa vie s’effondre ? Il y a une rencontre, là, dans cet hôpital. Au seuil de la mort, paradoxalement, une rencontre avec la jeunesse, l’exaltation, la fougue. Une rencontre autour d’une guitare et d’un poème. Une très belle rencontre.
Et aussitôt elle fuit. Elle se referme. Redevient professionnelle en un instant.

Dans tous les sens du terme, pourtant, elle lui « donne » la vie, et non seulement matériellement, mais elle ne va pas jusqu’au bout. Elle bloque cette relation au niveau d’ébauche. Bien sûr, à certains égards, c’est la seule chose à faire, mais… dans quelle mesure n’est-ce-pas plutôt une fuite ? Dans quelle mesure ne s’emmure-t-elle pas elle-même loin de la vie que ce jeune homme mourant incarne finalement plus qu’elle ?

C’est quand il est trop tard que l’armure se fend – presque toujours en solitaire – et l’on ne saurait qu’admirer le personnage du mari jusque dans la dernière scène. Lui, au moins, sait faire preuve d’amour jusqu’au bout.
Et le jeune exalté, le jeune malade, dans tout ça ? Devenu adulte, face à des questions auxquelles personne ne répond (ne peut répondre ?), bien qu’il ait dit avoir changé, réfléchi, compris la valeur de la vie et de l’art… bien que l’obstacle religieux ne soit plus là, il renonce « My Lady. My choice ». Mais pourquoi ? Fascination morbide ? Intransigeance de la jeunesse – encore ? Refus de vivre avec la perspective de cette ébauche sans achèvement ?  Refus de vivre sans vie, sans accomplissement, sans atteindre à un degré supérieur d’art et de poésie auquel elle seule – pense-t-il – peut l’amener ?

Je me demande si on ne peut pas faire une lecture presque psychanalytique de ce film, avec dans ces deux personnages deux pulsions de l’âme qui s’opposent sans parvenir à se résoudre dans une forme d’écoute respective. Je ne sais plus si c’est Jung ou Freud qui disait à une patiente que l’un de ses rêves l’incitait à une pratique artistique (la peinture, je crois), sans laquelle ses tensions psychologiques n’auraient pas d’autre exutoire que la névrose…

Et pour My Lady, finalement, quelle vie ? En offrant une chance à Adam (nom symbolique ?), elle s’offrait sans le savoir une chance à elle-même, la possibilité de moment vrais dans le tourbillon que constitue sa vie. La possibilité de retrouver du sens, peut-être. Faudra-t-il qu’elle en fasse le deuil, alors ? ou, moderne Créon, continuera-t-elle à vivre malgré tout, elle, comme elle peut ?

« Pour dire oui, il faut suer et retrousser ses manches, empoigner la vie à pleines mains et s’en mettre jusqu’aux coudes »
« Je te comprends, j’aurais fait comme toi à vingt ans. C’est pour ça que je buvais tes paroles« 

Créon, dans Antigone (Jean Anouilh)

http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19578796&cfilm=249821.html

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