Hier soir Notre-Dame a brûlé…

Des collègues m’ont dit qu’à partir du moment où il n’y avait pas eu de perte humaine, ce n’était pas si grave… je ne peux pas dire le contraire, en un sens, c’est évident, mais pour moi c’est grave « autrement », pas moins. Je fais partie de ceux qui ont pleuré.

Il y a le « bâtiment », bien sûr, cette silhouette familière. Elle est là, massive, centrale. Au cœur de tout : la ville, le fleuve, les routes, les gens. Il y a les jours où on y jette au mieux un coup d’œil distrait, et puis ceux où on prend le temps de s’arrêter pour voir le double arc-en-ciel qui la touche, l’effet des arbres en fleurs contre ses murs de pierre. Où on s’installe dans le petit parc pour lire ou discuter.

Penser qu’une structure qui a traversé tant de siècles, qui a été la somme de tant d’efforts, acquérant par là-même une dimension « sacrée » intrinsèque, indépendamment de sa destination religieuse, est partie en fumée en quelques heures, ça continue à me rendre profondément triste.

Et puis, il y a le symbole.

Comme l’a souligné la psychiatre Gaëlle Abgrall, il y a eu une sorte de « personnification » du monument1. Peut-être parce que les êtres humains sont ce qu’ils sont, n’en déplaisent à la rationalité scientifique, et que beaucoup ont besoin d’un petit quelque chose en plus.

Notre-Dame aujourd’hui a sans doute un peu remplacé Sainte Geneviève, comme figure protectrice, divinité tutélaire. Du moins, elle occupe ce rôle à l’échelle du pays plus encore que de la ville. Qu’on soit croyant ou non, elle est « nôtre », et dédiée à la mère. On y entre comme dans une matrice, un lieu obscur, calme et protégé. Le flot, le flux des visiteurs, entrées, sorties, soigneusement régulés, en fait un cœur battant de la ville.

A mes yeux, elle n’était pas tout à fait comme les autres monuments, elle a toujours eu un statut spécial. Et je sais que je ne suis pas la seule à le penser. Je le sais parce qu’hier soir, j’échangeais des messages avec des amis catastrophés partout dans le monde. Parce que ce matin, dans le bus, en passant sur le pont, j’en ai vu beaucoup tourner la tête pour vérifier qu’elle était toujours là. Parce que tout à l’heure, je n’étais pas la seule à avoir éprouvé le besoin de m’y rendre, comme je serais allée au chevet d’un membre de la famille, encore toute pleine de la crainte de l’avoir perdue pour de bon.

Je ne me suis jamais sentie très parisienne, jamais pleinement, ne serait-ce qu’en raison de mon aspiration ininterrompue à vivre ailleurs. Mais dans ses moments de communion dans la souffrance, au soir des attentats comme à celui de cet incendie, la ville me rappelle que oui, « au passage », elle m’a un peu faite sienne.

 

Et comme beaucoup d’autres expériences m’ont faite un peu citoyenne du monde, je pense aux Afghans de la vallée de Bamiyan, à la tristesse qu’ils exprimaient d’avoir perdu leurs grands Bouddhas tutélaires, et ce soir, sans doute, je les comprends un petit peu mieux.

 

 

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