Le comité d’amélioration personnelle

Depuis quelques jours, je suis en congé. Ça se passe toujours de la même manière, quand je reste chez moi en congé : ce n’est pas vraiment un « congé ». Les premiers jours, je suis enthousiaste : tout ce temps disponible ! Tout ce que je vais pouvoir cocher dans mon interminable liste de choses à faire, à ranger, à trier !

Alors je m’active, je coche, je suis contente, je fais des plans, j’ajoute des choses dans la liste. Bien sûr, de temps en temps, je traîne sur facebook, de temps en temps, je lis au soleil, de temps en temps, je regarde une série ou une vidéo. Mais en arrière-plan, je planifie : tel jour, il me manque un ingrédient pour le repas donc il faudra faire les courses avant, mais sur la route il y a telle boutique où il faut que je passe déposer tel objet, penser à prendre l’objet, à acheter l’ingrédient, prévoir le meilleur moment pour les courses…

Je vis seule : la litanie intérieure est interminable… épuisante… alors, invariablement, il y a ce moment où je craque. J’enchaîne les chapitres de série ou de livre jusque tard dans la nuit, je serai épuisée demain mais tant pis, je n’en peux plus, je veux cette gratification rapide, cet ersatz de connexion émotionnelle, parce que je n’y arrive pas. J’ai beau faire, j’ai beau essayer, je n’en peux plus, je me sens trop seule, ça déborde. Se déborde et réclame son dû.

Et le lendemain, les ombres arrivent. La culpabilité. La liste, plus longue encore de tout ce qui n’a pas été fait pendant toutes les heures de débordement. Plus lourde. Accusatrice.
Le découragement. Les heures et les heures passées à ranger, essayer, améliorer, nettoyer, trier. Et les progrès lilliputiens, les semaines, qui s’ajoutent au mois, qui s’ajoutent aux années. Quand est-ce que ça va s’arrêter ? Quand est-ce que ce sera suffisamment rangé et en ordre pour que je me sente vraiment bien chez moi ? Quand est-ce que le tri sera fait de ce que je garde de mon ancienne vie … ou pas ? Quand est-ce que je vais pouvoir commencer à juste « vivre » ?

Adolescente, j’ai lu le livre de John Gray « Les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus ». Il parlait d’un concept féminin : « le comité d’amélioration du foyer ». Ça m’a marquée, cette idée que les femmes cherchent toujours à améliorer leur intérieur, à en faire une extension représentatrice d’elle-même. Parenthèse : on est d’accord, c’est hypersexiste, mais dans un livre avec un titre pareil, vous vous attendiez à quoi ? Et je pense que c’est assez juste, même si heureusement, il y a des femmes qui se sentent suffisamment libres et bien dans leur peau pour envoyer balader ce genre de considérations. J’aimerais leur ressembler. Sauf que non seulement, je suis hyper loin du compte, mais chez moi, ça ne s’arrête pas au foyer, ça vaut pour moi aussi. Le comité d’amélioration personnelle. Je suis en éternel apprentissage. Je crois que c’est pour ça que je conserve une telle fascination pour les récits d’initiation, sous quelque forme que ce soit : un film de danse pour adolescente, un livre, un joli manga (le dernier en date, que je recommande chaudement, s’appelle « L’atelier des sorciers »)…

Voir des héros se débattre, surmonter les obstacles et parvenir à leur happy end me motive. C’est mon crédo personnel : on s’accroche, on sourit à l’extérieur, on sert les dents à l’intérieur, et on y va. J’ai largement passé l’âge, et pourtant, dans ma mythologie personnelle, il y a ancré cette notion qu’au bout du chemin, si je fais suffisamment d’effort, si je suis suffisamment « bien », alors, peut-être, peut-être, j’aurais droit au bonheur moi aussi.

Je sais que c’est un leurre. Je sais qu’il y a plein de gens heureux qui ne correspondent pas du tout à ma définition de « suffisamment bien » et c’est tant mieux pour eux. Je sais que le bonheur, au fond, c’est le sentiment de plénitude tout simple qui s’empare de moi quand je vais lire dans un parc au soleil ou quand je partage un repas avec des amis. Quand je connecte des idées et que soudain, tout un univers de réflexion s’ouvre devant moi.

Mais le répit est de courte durée et vite, très vite, revient la liste…

Je sais aussi que la liste est un leurre. Que me préoccuper de cocher les choses dans la liste m’évite de me confronter à un autre être humain, qui sera beaucoup plus complexe et imprévisible à « gérer » qu’une liste de tâches joliment écrite en turquoise sur écru, si longue et interminable soit elle. Que ce n’est pas parce que je suis « suffisamment bien » pour arriver au bout de la liste, que j’affronterai mieux les risques. Que je surmonterai plus facilement les blessures. Que j’oserai ouvrir mon cœur. Que je plairai à quelqu’un. Au contraire, d’ailleurs, la perfection effraie plus qu’autre chose.

Je sais tout ça, mais ça ne change pas grand-chose. Ou alors un changement lilliputien, imperceptible, chez moi comme dans mon appartement. L’envie d’un cocon est trop forte, de ce cocon « parfait » où pouvoir me réfugier et reprendre ma petite vie bien rangée, me ressourcer après chaque blessure, après chaque constat amer du fossé (infranchissable?) qui me sépare des autres.

Un cocon d’où régulièrement, pouvoir prendre mon envol et essayer, encore et encore, de trouver cette fichue connexion…

Un cocon où, régulièrement, pouvoir venir me ressourcer et essayer, encore et encore, de trouver ma paix intérieure…

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4 commentaires pour Le comité d’amélioration personnelle

  1. Coucou ♡
    Mes vacances comment aussi et souvent, ainsi.
    Mais, je n’ai pas le contre-coup d’après décrit dans ton article (et je suis désolée que tu le vives ainsi ♥).
    En revanche, en lisant cet article, j’ai songé à te conseiller le livre « Libérées » de Titiou Lecoq : j’ai lu ce livre en décembre dernier… et ça a été une révélation (dans le bon sens du terme) : il y parle (notamment mais pas que) de perfection, des femmes qui rangent / trient / pensent à mille choses.
    Lis-le, il est révélateur, salvateur avec la prise de conscience qu’il permet ♡

    • tyayana dit :

      Coucou Mély,
      Merci pour ton message… je suis dans une période un peu difficile, je pense que ça se voit dans l’article.
      Ce sont des circonstances extérieures qui sont en causes, un peu particulières, et ça exacerbe des sensations
      qui peuvent être là le reste du temps, mais moins fortes. Depuis quelques mois, les vieux démons ressurgissent (mais j’espère bien
      que c’est pour mieux les identifier et les apprivoiser par la suite…) Tant mieux si tu n’as pas ce problème !
      Merci beaucoup pour le conseil de lecture, ça a l’air chouette ! je mets ça dans la liste de lecture tu-sais-où, j’espère pour cet été 😉
      à bientôt 🙂

  2. chamaletcyril dit :

    INFJ, vers mes 40 ans, j’ai arrêté de faire des listes car j’ai saisi (c’est à dire compris dans ma réalité intérieure) que je pouvais m’appuyer sur ma capacité d’intuition et la capacité du monde à m’offrir ce dont j’avais besoin (et pas plus) au moment où j’en avais besoin. Cela marche aussi bien en cuisine qu’en amour : certes je vis toujours seul mais je ne manque plus de pain au petit déjeuner 😉
    Courage, un peu de réconfort en pensée 🙂

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